lundi 17 novembre 2008
Mais que s’est-il passé ?
Parti faire le tour du monde, et… je me retrouve dans les embouteillages à Marseille !!! Tout le monde m’encourageait au départ et maintenant me voilà en voiture klaxonnant tout le monde pour les encourager à avancer ?
Il y a moins d’une semaine, mardi 11 novembre au petit matin, mon mât s’écroulait et avec lui tous mes espoirs d’un cinquième cap Horn en solo et d’une victoire autour du monde. Oh, oui au départ il y a un peu plus d’un an je n’étais pas très chaud pour un nouveau Vendée Globe, mais la richesse et surtout la complémentarité du programme « Les Filières du Talent DCNS » avec les jeunes skippers et les futurs apprentis ont eu raison de mes réserves. Depuis, soutenu par DCNS et avec mon équipe constituée au fil du projet, je « bétonnais » mon physique et mon mental au point qu’en septembre j’avais vraiment hâte d’en découdre et mes chances pour la première fois se dessinaient dans ma tête.
On ne repart pas sur un tour du monde à la voile, sans escale et sans assistance comme pour une simple transatlantique ! Surtout lorsque c’est la cinquième fois, il faut un but, il faut être fort, se sentir soutenu, etc… Côté soutien je remercie réellement et sincèrement l’ensemble des salariés et du Comité Exécutif de DCNS, ma famille, mes amis, mon équipe qui tous ont répondu présents ; cette fois je l’ai senti. C’est aussi pour cela que ce mardi matin est horrible.
Mais que s’est-il passé ?
Au départ pas grand-chose, un peu de vent et beaucoup de mer, un départ groupé ni bon ni mauvais avec 50 000 km devant mon étrave, j’avais tout le temps de me porter en tête. Le vent est monté graduellement à partir du dimanche soir, les réductions de voilure ce sont enchainées et les problèmes aussi, pilote automatique, eau des ballasts dans le moteur, safrans se relevant violemment et soudainement. Il fut difficile de me concentrer sur la seule course j’ai donc fait avancer DCNS au mieux courbant l’échine dans l’attente d’une meilleure période. Mon objectif alors était de passer le front dans l’ouest pour toucher derrière les vents portants et descendre vers l’Espagne et l’anticyclone ; là , avec l’espoir de vents et de vagues plus maniables il serait plus facile de faire un état des lieux et de réparer les avaries du début de course.
Le mât en a décidé autrement !
En effet, après avoir passé le front le lundi soir, sous des gros grains de pluie et dans des vents passant de 10 à 40 nœuds… au milieu d’une mer déchainée comme un chaudron, j’ai mis cap au sud-sud ouest. A ce moment DCNS partait sur les vagues et retombait de tout son poids (plus de 8 tonnes) dans des creux d’environ 5/6 mètres au minimum, les chocs sonores et les vibrations me faisaient terriblement souffrir pour mon bateau ; mais il fallait absolument passer pour quitter au plus vite cette zone.
Après quelques départs en survitesse (plus de 25 nœuds) et de gros sauts de vagues, je décidais de réduire la voilure pour attendre l’accalmie du matin, comme en plus les safrans en se relevant sans crier gare ne cessaient de me jouer des tours, il fallait absolument assurer pour la suite.
Le mardi matin en question le mât décidait de sonner « la fin de partie » et rendait l’âme sur le pont puis dans l’eau. Ensuite tout va très vite, comme après des tonneaux sur l’autoroute, il faut dégager seul et au plus vite l’ensemble mât/bôme/outriggers/voiles/gréement de la coque sinon le poinçonnement et l’écrasement représentés par le poids de cet ensemble (700 kg…) sur les roofs et sur la coque risquent de faire courir des dommages irréversibles au bateau et mettre en péril l’intégrité. Car le mât dans l’eau représente encore un redoutable bélier tant qu’il n’a pas complètement coulé.
La survie du bateau assuré, il faut prévenir la terre, réaliser alors que l’on n’est plus grand chose au milieu de nulle part, et là c’est dur, très dur… tous les mois et les nuits reviennent au galop, tous les espoirs (et pas seulement les miens évidemment) se liguent pour vous rendre la réalité encore plus poignante.
Vers 9h j’ai fait route vers La Corogne en Espagne, distante de mon démâtage de 55 milles nautiques. En chemin et au moteur et pendant des heures, j’ai rangé et nettoyé au mieux le pont et réparer les parties cassées, principalement le tube en carbone reliant les gouvernails.
Après quelques heures d’angoisse, car en plein milieu des cargos et chalutiers sans mât ni radar et quasiment rien pour se faire repérer -même le 60 pieds Imoca « Téménos » de Dominique Wavre qui va me rattraper et poursuivre sa route autour du monde ne me verra pas !- je suis arrivé dans le port de La Corogne seul au moteur vers 23h le mardi soir, m’y attendais, et je les en remercie encore, Christophe Lachnitt et mon équipe.
Aujourd’hui après un convoyage retour de 30h remorqué par un trimaran à moteur, le bateau est arrivé à Lorient samedi fin d’après midi.
Moi, je suis là en vrac dans ma tête, avec l’absolu nécessité de rebondir, régulièrement dans la journée je m’imagine à Madère, ensuite au milieu des Iles Canaries dans l’anticyclone à la manœuvre sous spi et à fond entrain de glisser, de tactiquer, régler et de profiter de la solitude…
Oui, je reste le parrain du programme des Filières du Talent DCNS, programme qui continue et avec mon équipe nous allons tirer les enseignements de cette fortune de mer et rebondir aussi. Mais, en tant que skipper et marin du grand large la frustration est énorme, je n’ai jamais pu tirer à fond sur mon bateau et surtout c’est mon premier abandon « sec » dans ma carrière –dans le Vendée Globe 2004 j’avais fait escale pour cause de casse mais réalisé l’ensemble du parcours du tour du monde et je n’étais donc que non classé. De toutes mes forces je souhaitais effacer 2004 de ma mémoire.
Maintenant, je vais mettre en musique le programme de transmission du savoir vers Christopher Pratt, à mes côtés et aux côtés de mon équipe pour les mois à venir. Il y aura des phases techniques avec la réparation de DCNS et quelques modifications, des phases sportives avec de la navigation sur des petits voiliers et des stages en montagne… et, en 2009, le programme de courses en double et en équipage.
Chaque mois, et le plus souvent possible, je vous tiendrai au courant de ce qui se passe autour du bateau DCNS et de la transmission des savoirs. En ce moment, les bateaux du Vendée Globe filent sous la lumière de la pleine lune vers l’équateur, je leur souhaite un très beau voyage et une belle aventure.
Un grand merci à tous et à bientôt pour de nouvelles aventures.
Marc Thiercelin
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